La soeur

Vers mes 10 ans, j’avais une amie à l’école, je vais l’appeler elle, qui venait régulièrement manger à la maison le midi, elle était externe alors que moi j’étais demi-pensionnaire, je n’ai jamais compris pourquoi elle mangeait chez nous le midi. Elle habitait pas loin et était la fille d’un commerçant qui travaillait pas loin non plus. Bref, dans notre quartier, beaucoup d’enfants de commerçants se connaissaient, mais on n’était pas tous amis.

Un jour, je ne me souviens plus bien quel âge j’avais, elle est venue habiter chez nous car sa situation de famille était assez compliquée : une mère alcoolique qui s’est lâchement enfuie avec un autre et un père un peu soumis qui n’avait pas moyen de la faire vivre correctement; l’appartement où ils habitaient n’étaient plus le leurs, il fallait qu’ils en partent. Le temps que son père se trouve un logement digne, elle allait habiter chez nous. Au final, elle est restée, ça s’est réglé au tribunal contre une partie de sa famille qui racontait des trucs horribles comme quoi elle mourrait de faim chez nous, et qui soi-disant voulait la récupérer mais seuls nous, nous en occupions. Peut-être que si elle était partie chez sa tante (je crois), elle aurait eu une vie moins triste que chez nous, mais j’y reviendrai.

Donc la voilà; au même âge que moi, installée définitivement chez nous, sous tutelle, mes parents ne l’ont pas adopté mais nous étions au début comme une famille d’accueil puis c’est devenu permanent, mais c’était tellement flou pour moi à l’époque que je ne sais pas quelle était la définition exacte de son existence au sein de notre famille; moi je l’appelais ma soeur, car c’est ce qu’elle était pour moi, et ça reflétait ma norme. Nous allions donc à l’école en même temps, avions nos ami(e)s différent(e) et suivions les mêmes cours, dans des classes différentes. J’étais contente d’avoir une soeur, surtout que je me bagarrais sans cesse avec mon frère.

Elle faisait beaucoup dans la maison, même après quelques années, elle en faisait toujours trop : le ménage et les corvées de base à la place de ma mère. Je crois que le zèle est venu avec l’emménagement afin de faire plaisir à une famille qui l’avait accueilli, qui lui avait offert un toit. Le problème, c’est que mon frère et moi, des enfants gâtés (enfin pas vraiment mais j’en parlerai dans un autre post), n’avions pas besoin de béquille, mais d’une soeur. Quoique c’est discutable aussi. Les années qui suivirent me donnèrent raison : les 2 enfants de la fratrie ne savaient pas faire le ménage, nous ne nous débrouillions pour pratiquement rien, et notre seul souci était d’allumer la télé et nous disputer pour le programme à regarder. Elle voulait bien faire, mais à trop en faire, on crée des monstres incompétents. Elle allait même nous acheter à manger lorsque nous étions adolescents, comme ça, nous ne nous déplacions pas, seulement elle. Elle disait toujours que ça ne la gênait pas, mais nous n’avions certainement pas besoin d’esclave.

Et ça, ce genre de fonctionnement, je l’ai recopié sans m’en rendre compte, mais maintenant dans la trentaine, j’ai réalisé il y à peu que j’ai adopté cette attitude; alors pour un travail d’assistante c’est parfait, mais pour chez soi, il arrive de faire chier nos proches, et au final on se perd aussi soi-même car on ne fait plus rien pour soi mais pour les autres. On scrute même les conversations des autres sans le vouloir, on guette le moindre indice d’un besoin. Et cela, j’en ai ras-le-bol mais je n’arrive pas à m’en défaire; merci elle. Passons.

N’empêche que j’ai fini par mettre cette « fausse » soeur, que je considérais comme une vraie, sur un genre de piédestal, je l’admirais, je ne sais pas pourquoi vraiment, mais pour moi elle représentait le mieux, celle qui savait faire plein de choses, qui se débrouillait, qui flirtait aussi. Elle a commencé à sortir avec des garçons vers ses 16-17 ans je crois, avec un client du commerce devenu ami, de 10 ans son aîné. Elle est restée 2-3 ans avec lui, et ils sortaient le soir après le boulot, dans les bars… avec ma mère pour chaperon. Oui car, elle, pas de bol pour elle, n’était pas très bonne au collège, elle avait dû aller en technique dans une autre école que la mienne, elle s’y est même fait une amie qui l’est restée plusieurs années, mais après ses 16 ans, elle a arrêté ses études, en accord total avec mon paternel qui préférait qu’elle travaille pour lui, après tout, c’était pas sa vraie fille, il se fichait qu’elle réussisse ses études, mais plutôt qu’elle travaille pour un « père » qui lui offrait le gîte et le couvert.

Donc voilà, elle commença à travailler dans le commerce de mes parents, tout le monde l’appréciait, et elle aimait jouer de ses charmes avec les hommes du coin, donc plus âgés qu’elle. J’ai oublié un point : elle est petite, blonde et mince, ce n’est pas un canon mais c’est tout de même mon opposé. Pendant qu’elle papillonnait donc, moi je grandissais comme une petite fille, et n’étais pas au courant du monde d’adultes dans lequel elle avait fini par atterrir bien trop tôt.

Elle est sortie avec des garçons/hommes dès ses 16-17 ans donc, elle n’est quasiment jamais restée célibataire, alors que je le suis restée pour ainsi dire, toute ma vie. Je ne sais pourquoi elle m’a toujours caché le fait qu’elle avait un copain, alors que tout le monde le savait et son copain du moment me parlait parfois de leurs sorties, mais moi je n’étais pas sensée savoir. Vers le début de mes 18 ans, vu que j’avais commencé à travailler pour mes parents moi aussi, j’étais tout le temps là donc je voyais ce qu’il se passait quand un de ses copains venait pour être auprès d’elle, c’était évident mais ça me restait tabou.

Lors de nos 19 ans je crois, comme je n’allais pas bien depuis déjà 2-3 ans, et après plusieurs très courtes discussions avec elle, je lui ai demandé qu’on en ait une vraie. Nous sommes allées dans une brasserie où l’on aimait bien mangé de temps en temps, et nous y sommes restées 4 heures si je me souviens bien. Nous avons longuement discuté, mais en y pensant, c’est surtout moi qui ai discuté; « pourquoi tu me caches tes copains à chaque fois alors que je le sais ?! », je crois que c’était la seule grande question qui représentait tout le fond du problème : elle ne parlait pas ou peu, je veux dire, qu’elle n’exprimait jamais vraiment ce qu’elle pensait, et ça me faisait mal, j’étais frustrée, c’était son droit, mais pendant des années elle restait imperturbable dans sa façon de ne rien dévoiler. Je n’ai jamais compris quand elle me répondait « j’ai rien à dire » ou « je ne pense rien », c’est une personne qui n’a pas d’expression sur son visage, et c’est très frustrant; car je la considérais comme ma grande soeur encore à l’époque, et je rêvais, à cause des familles fictives de la TV, que notre famille pouvait elle aussi communiquer. Mais oui, je rêvais… En tous cas, je ne me souviens plus de ses vagues réponses, par contre elle m’écrivait des petits mots assez naïfs d’amour fraternel après ces discussions; cependant j’ai fini par me méfier et ne plus lui faire confiance.

Je pense que ça a empiré quand elle est devenue la confidente de ma mère, et qu’elles sortaient ensemble le soir avec leurs copains respectifs, pendant que la jeune femme que je devenais bien que gamine à l’intérieur, finissait de grandir. En plus, elle a su avant moi pour le cancer de ma mère, et ça, je ne l’ai jamais digéré, même si c’est cette dernière qui l’a voulu. Quelque part elle m’a volé ma mère, je la lui ai « prêté » étant enfant, inconsciemment car je trouvais ça normal étant donné qu’on allait vivre ensemble, mais elle en a abusé, elle en manquait et ce n’était pas de sa faute si sa mère s’était envolée, mais elle en a abusé quand même. Je réalise cependant qu’à l’adolescence, comme j’étais en plein âge bête et que je voulais simplement regarder la télé tout le temps et courir les stars, je ne m’occupais pas de ma mère et peut-être qu’elle a reporté son temps de mère-fille sur elle. Je ne crois pas tellement à ce que j’avance car j’ai eu mon temps avec elle, pas assez certes, mais nous avions nos moments quand même.

Hasta la vista.

Note pour elle : pour des raisons évidentes je ne mets pas son vrai prénom mais je n’arrive pas à décider lequel pour remplacer le sien, sur ce blog.

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